Cycle RECAMP IV

Exercice Benin 2004

Dernière mise à jour le 01/01/1970 à 01h00

Ouverture du Séminaire POL/MIL - lundi 24 mai

Cas concrêt (Opération Licorne) par le Général de brigade Bruno DARY

Initialement, il avait été planifié que cette conférence soit un exposé « à deux voix », prononcé par le Gal H. FALL, force-commander de la MICECI durant plus de 6 mois et moi-même ; mais ses fonctions récentes de chef d'état-major des armées sénégalaises, qui l'honorent et qui rendent hommage à son action en Côte d'Ivoire, ne lui ont pas permis d'être parmi nous cet après-midi. C'est quand même à lui que je dédie cette conférence, car il fut durant notre mission commune en RCI un véritable frère d'armes et je suis certain qu'il n'aurait pas changé un seul mot des propos qui vont suivre, hormis ces quelques phrases d'introduction.

Parler de processus de sortie de crise lorsque l'on parle de la RCI peut sembler paradoxal, surtout après les douloureux événements du mois de mars et le regain de tension ces jours derniers ; mais il n'en est rien, car d'abord dans toute crise, on peut tirer des leçons et dans le cas de la RCI, elles sont nombreuses ; ensuite, les armées, qu'il s'agisse de la MICECI, comme de l'armée française, ont mis fin à partir du mois de février 2003 à une phase de la crise que d'aucuns ont appelé « l'hémorragie des menaces », car chaque mois voyait l'apparition d'une nouvelle menace, la dernière ayant été à Abidjan même et s'étant exercée contre les ressortissants français et ainsi, ces forces ont-elles mis fin à l'affrontement direct entre FANCI et FN ; et enfin dernière raison et non des moindres - et ce sera d'ailleurs l'objet de ma première partie - c'est que le règlement d'une crise n'est pas que militaire, il doit être global. Dans une 2° partie, je voudrai rappeler le rôle que peuvent et doivent jouer les forces armées dans le traitement d'une crise, ainsi que la manière dont elles doivent « passer le relais » et dans une 3° et dernière partie, j'évoquerai des enseignements concernant l'engagement des forces et la conduite de la crise, tirées essentiellement mais pas exclusivement de l'opération Licorne, en côte d'Ivoire.

1 - Du caractère global des crises

Ce caractère global est, à mon sens, une caractéristique essentielle des crises de ce début du XXI° siècle : en effet, le siècle précédent aura vraiment été celui de la guerre totale : rappelons nous des guerres qui ont ensanglanté le continent européen et qui ont même débordé jusqu'en Asie : la 1° GM, la 2° GM et enfin, celle qui heureusement n'a pas éclaté, la guerre froide ; et comment ne pas caractériser de façon plus nette la conduite de ces guerres par la phrase célèbre prononcée en 1917 par CLEMENCEAU, alors président du Conseil : « Je fais la guerre » . En effet, à ce moment-là, la survie du pays est dans la victoire et la seule voie possible est celle de la guerre et de la guerre totale ; cela signifie que toutes les composantes de la société française sont organisées pour mener la guerre et oeuvrent dans un seul but, celui de la gagner : l'économie est une économie de guerre, la diplomatie est une diplomatie de guerre, toute la vie de la société est organisée autour de la guerre.

Or, à une période qui correspond sensiblement au changement de siècle, nous allons assister à la fin de la guerre froide et simultanément à la fin des guerres totales mais, non pas à la fin de l'histoire comme avaient pu le prédire des commentateurs trop pressés, mais à l'apparition de la crise. Et la crise moderne se caractérise par son caractère multi-dimensionnel : en effet, dans toute crise, on peut déceler plusieurs dimensions dont chacune d'elles mérite d'être traitée pour résoudre la crise. On peut évoquer les volets politique, diplomatique, institutionnel, militaire, sécuritaire, humanitaire, économique, social, culturel, religieux.
Mais, et c'est sans doute là que les difficultés commencent, car pour être réglées, les crises doivent être gérées de façon globale, mais surtout, on ne peut régler un volet sans tenir compte des autres composantes ; on peut ainsi affirmer que, désormais, tout chef militaire doit tenir compte des autres dimensions de la crise pour participer efficacement et durablement à son règlement. On peut même aller plus loin et dire qu'il n'y a pas de solution que militaire dans la résolution des crises. Ne pas respecter ce principe, ou bien ne gérer une crise que dans un seul volet, en l'occurrence son aspect militaire, c'est aller au devant de nombreuses difficultés, c'est surtout prendre le risque d'obtenir un résultat militaire, qui risque d'aller, en tout ou partie, à l'encontre de la finalité politique poursuivie. C'est gagner la bataille, en risquant, de perdre la guerre, ou du moins, de ne pas gagner la paix.

Mais le corollaire est de bien fixer au militaire ce que l'on appelle « l'end state », c'est-à-dire l'état final recherché, qui servira de guide ou « d'étoile polaire » à tous ceux qui oeuvreront au règlement de la crise. Je ne sais plus quel philosophe chinois disait : « Il n'existe pas de vent favorable, pour celui qui ne sait pas où il veut aller » ! Et malheureusement, la crise au Kosovo nous donne un contre-exemple relativement récent, puisque les forces ont été engagées sans objectif politique clair, hormis celui de préserver le calme et de maintenir la sécurité....ce qui peut durer un certain temps.
Toutefois, il ne faut pas non plus être trop naïf et croire qu'un EFR bien formulé, comme par exemple à travers une résolution du conseil de sécurité des Nations Unies règlera tout. En effet, on ne peut sous-entendre que chaque pays qui engage des soldats et va donc risquer leur vie, ne poursuive pas simultanément des objectifs politiques spécifiques et qu'il ait donc un EFR qui lui est propre ; pour en revenir toujours au Kosovo, je ne suis pas sûr que tous les pays qui ont engagé des forces poursuivaient bien le même objectif...

2 - Du rôle des forces armées et de l'évolution de ce rôle

Pourtant, le caractère global des crises ne peut effacer le rôle irremplaçable joué par les armées. Leur premier rôle est incontournable, surtout si la crise est grave, il s'agit de faire cesser les affrontements, voire d'imposer le retour au calme ; tant que les violences se poursuivent, aucun règlement ne peut intervenir, aucune solution ne peut voir le jour, puisque la seule loi qui compte alors est celle du plus fort, c'est-à-dire du plus violent, ce qui condamne de facto les plus faibles et empêchent toute paix sociale. C'est ce qui a été entrepris en Côte d'ivoire, dès le début de la crise sur les lieux des affrontements, par la création d'une ligne de non-franchissement, devenue plus tard, ligne de cessez-le-feu, sous contrôle de la MICECI et du dispositif Licorne. Ce fut la première tâche pour arrêter les affrontements armés. Toutefois, ceux-ci ne finirent pas tout de suite, car la ligne de cessez-le-feu avait cette particularité de ne pas aller jusqu'à la frontière du Libéria, si bien qu'elle laissait hors de tout contrôle une zone relativement trouble, pour ne pas dire glauque, appelée le grand ouest ivoirien. Je me permets de dire « glauque », car je rappelle que cette zone limitrophe du Libéria s'était rendue tristement célèbre par la pratique généralisée du « manche courte, manche longue », par des bandes incontrôlées ; je vous renvoie au livre « Allah n'est pas obligé » de feu KOROMA. Or la MICECI et les forces françaises vont réussir à prendre le contrôle de cette zone en mai 2003, permettant d'abord de prolonger la LCLF jusqu'à la frontière, d'éviter ensuite la reprise du conflit et enfin de contrôler progressivement une zone particulièrement trouble ; cette opération sera un exemple d'opération militaire au caractère multidimensionnel, déjà évoqué. En effet, avant d'entreprendre cette opération, il avait été souhaité l'obtention d'une nouvelle résolution des NU, puis l'accord des membres du comité de suivi présidé par M. TEVODJERE, celui des pays contributeurs de la MICECI et enfin des autorités légales du pays. Pour éviter d'avoir à affronter les bandes armées et de risquer d'être confrontés ultérieurement à une sorte de guérilla, des négociations ont été conduites avec les chefs des partis en présence et la prolongation de la ligne de cessez-le-feu a été tracée en commun ; enfin, pour que le contrôle de la zone par les forces impartiales amène un changement perceptible de la situation pour la population, un accord fut conclu avec les OI et ONG, pour qu'une fois le sécurité établie par les forces impartiales, elles puissent intervenir sans délai dans une zone qu'elles avaient dû fuir depuis longtemps. Ce ne fut qu'au moment où tous ces préalables furent acquis que MICECI et forces Licorne, par une large opération, conduite de façon symétrique et en souplesse, réussirent à prendre le contrôle de cette zone. A contrario, une entrée massive des nos forces aurait certainement pris moins de temps mais aurait provoqué immanquablement des réactions, voire des affrontements, suivis de combats de type guérilla et la population, sans pouvoir bénéficier du soutien des organisations humanitaires aurait, de plus, subi les contre-coups des combats.

Le second rôle que peuvent jouer les armées est celui de l'aide humanitaire et du développement, ou, plus précisément, de leur participation à ces deux domaines. En effet, les armées n'ont pas pour vocation à effectuer de l'aide humanitaire ; il existe suffisamment d'organisations gouvernementales ou non, dont c'est la vocation et qui le font bien mieux. Toutefois, dans l'urgence, ou lorsque les conditions géographiques ou sécuritaires ne le permettent pas, elles peuvent y consacrer des moyens, en attendant l'arrivée des organisations humanitaires, dont elles assureront alors la sécurité. Cette situation s'explique également en se référant encore au caractère global de toute crise, car il serait paradoxal qu'une force d'entrée en premier arrive dans une région dévastée et ne porte pas secours à la population qu'elles sont venues protéger. De même les armées peuvent participer au redémarrage du pays sur le plan économique, nous appelons cela les opérations civilo-militaires ; leur but premier est de permettre une meilleure intégration de la force, qui reste, ne l'oublions pas, une force étrangère dans un pays étranger. Il est important de gagner le plus tôt possible la « bataille des coeurs », c'est-à-dire que la population s'aperçoive qu'elle n'a pas en face d'elle une troupe d'occupation au sens péjoratif du terme, mais une force qui vient assurer sa sécurité et ainsi améliorer directement ou indirectement ses conditions de vie : l'exemple récent d'Haïti mérite d'être souligné, qui a vu les forces françaises dès leur arrivée dans le nord du pays remettre l'électricité par le simple fait d'assurer l'approvisionnement des centrales électriques en gasoil. Cependant, ce n'est pas là la vocation première des armées et ces missions ne doivent pas non plus devenir des alibis pour faire rester les forces sur place, comme on a pu le voir en Bosnie par exemple, où la reconstruction était devenue à une certaine période la raison principale du maintien du dispositif multinational.

Avec la stabilisation de la situation, le rôle imparti aux armées va évoluer ; elles vont progressivement assurer la sécurité des personnes, des biens et veiller à leur libre circulation ; elles permettront ainsi une reprise de l'activité économique, sans laquelle aucun développement n'est possible, et éviteront de voir le pays continuer à s'enfoncer dans une crise économique, voire humanitaire. On s'aperçoit rapidement que ce genre de mission relève plus d'une mission de sécurité générale, propre à des forces de police qu'à des militaires. C'est pour cela qu'il est important que le dispositif militaire puisse avoir à sa disposition des forces de police, en particulier pour ceux qui en ont, de type gendarmerie, qui constituent alors un complément indispensable aux forces armées. A ce titre, je me permets d'évoquer la manière dont ont été assurés les premiers conseils des ministres, dits de réconciliation nationale, dans le centre H. BOIGNY à Yamoussokro : la surveillance de la ville et de ses faubourgs était à la charge du préfet avec les forces de sécurité ivoiriennes ; c'était le premier cercle. La sûreté du centre était garantie par la MICECI et les forces françaises ; c'était le 2° cercle. Enfin, la sécurité interne du palais, ainsi que celle de la salle du conseil, c'est-à-dire le 3° cercle, était assurée par les forces de gendarmerie françaises en liaison avec la sécurité présidentielle.

Mais la sécurité est un domaine régalien et l'ordre normal des choses amène à faire assurer la sécurité par les propres forces du pays. C'est pour cela que très tôt, dès le calme revenu, il faut initier sans tarder le transfert d'autorité vers les autorités locales, ou, de façon plus progressive planifier une évolution du dispositif militaire, ce que l'on peut appeler le transfert vers les « forces en second ». Cette évolution du dispositif militaire touche plusieurs domaines :

3 - Des pistes de réflexion tirées de l'expérience ivoirienne

Mais de même qu'il existe une différence entre la loi et l'application de la loi, il existe une différence entre les préceptes, fussent-ils militaires et leur application. De Gaulle ne commence-t-il pas son livre « Le fil de l'épée » par cette phrase : « Le phénomène contingent est ce qui caractérise le fait militaire ». D'où ces quelques enseignements que je délivre sans ordre particulier.

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